CHSLD : Encore des lacunes

L’hôpital Jean-Talon sévèrement blâmé

Katia Gagnon

Depuis 2003, à la suite du scandale survenu au CHSLD Saint-Charles-Borromée, tous les lieux d’hébergement pour personnes âgées subissent, tour à tour, des visites d’inspection imposées par le ministère de la Santé. La Presse a obtenu les 15 rapports d’inspection produits entre novembre 2005 et février 2006. Sur le lot, la moitié des centres d’hébergement visités par les équipes d’inspection affichent d’importantes lacunes. L’unité de soins prolongés de l’hôpital Jean-Talon est particulièrement visée par les critiques.

Une résidante qui passe la nuit avec un cadavre pour compagnon de chambre. Un résidant qui tombe, et qui est retrouvé par le concierge. Un urgentologue qui refuse de monter à l’étage et de traiter une personne âgée hébergée. Des repas répétitifs et servis froids. Le portrait brossé il y a à peine un mois de l’unité de soins de longue durée de l’hôpital Jean-Talon par une équipe d’inspection ministérielle est très sévère. Certaines situations doivent être corrigées, estime l’équipe d’inspection, «dans les plus brefs délais».

L’unité de soins de longue durée de l’hôpital Jean-Talon, située aux septième et huitième étages de l’établissement, visitée en février dernier par une équipe d’inspection, est sérieusement écorchée dans ces rapports. Cette unité, qui devait au départ être un simple lieu de transit vers un CHSLD, est maintenant un lieu de vie pour les résidants, qui y demeurent de plus en plus longtemps à cause de la rareté des places en centre d’hébergement. En moyenne, les bénéficiaires y sont hébergés pendant près de quatre mois. Mais cette unité sera bel et bien la dernière adresse pour plusieurs d’entre eux: on y compte 50 décès chaque année.

La liste des griefs

Or, des aspects essentiels de la vie des résidants semblent y être négligés. Au premier chef, l’intimité des résidants semble peu respectée. Il faut dire que les résidants sont hébergés dans des chambres doubles, ou même triples. Un simple rideau sépare les lits. Les soins d’hygiène et médicaux sont parfois donnés sans même que ce rideau séparateur ne soit fermé.

Cette absence d’intimité peut parfois poser des problèmes encore plus graves:

des résidants sont notamment témoins de l’agonie et du décès de leurs compagnons de chambre. Une dame hébergée à Jean-Talon a confié à l’équipe d’inspection qu’elle avait dû passer la nuit avec la dépouille de son voisin de lit, parce que le médecin n’avait pu venir constater le décès avant plusieurs heures. Il va sans dire que cette dame s’en est trouvée " affectée sur le plan émotionnel et psychologique ", précise le rapport.

Aussi, et c’est probablement le plus surprenant pour une unité située dans un hôpital, l’accès aux soins semble parfois poser des problèmes.

Ainsi, un résidant du septième ou du huitième étage en situation d’urgence ne serait pas toujours assuré d’obtenir, auprès du services des urgences situé au rez-de-chaussée, les soins requis par sa condition, sous prétexte que, selon certains urgentologues, ce résidant devrait pouvoir être traité par le médecin en fonction sur les étages. " Nicole Collette, directrice des services infirmier de l’hôpital, assure que ce genre d’incident ne s’est produit qu’à une seule occasion. " Depuis, nous avons révisé nos procédure. Ça n’arrive plus ", dit-elle.

Mais le rapport déplore également que " l’accès aux services spécialisés ne soit pas toujours facile ni rapide, et ce en dépit du fait que l’installation exploite un centre hospitalier de soins généraux et spécialisés ". Et quand des soins sont prodigués, " le résidant ou son représentant ne dispose pas toujours de l’information qui lui permettrait de donner un consentement éclairé. Il se sent parfois contraint de s’en remettre à l’expertise clinique ".

De plus, la surveillance des résidants n’est pas toujours adéquate. " Un résidant aurait chuté de son lit et serait demeuré étendu sur le sol sans que le personnel clinique ne s’en aperçoive. C’est un employé de l’entretien ménager qui aurait découvert le résidant allongé par terre. " De façon générale, peut-on également lire dans le rapport, le personnel " manque de chaleur envers les résidants ".

Dans le quotidien, les personnes âgées hébergées ne sont pas consultées sur leurs heures de coucher et de lever. " Certains employés n’acceptent pas facilement qu’un résidant réclame de l’aide pour se lever du lit, après le dîner, sans avoir complété sa sieste, la durée de celle-ci étant fixée par les employés. " Les résidants mangent des menus routiniers, qui reviennent aux deux semaines. " Les aliments qui se mangent chauds sont régulièrement servis froids. "

L’hôpital se défend

Les responsables de l’hôpital Jean-Talon se défendent en disant qu’il s’agit, précisément, d’un hôpital. «Il faut créer un milieu de vie pour les gens hébergés, mais à l’intérieur d’un hôpital. C’est un défi», dit Nicole Collette. La directrice des soins infirmiers plaide que plusieurs incidents rapportés par les membres de l’équipe d’inspection ne se sont produits qu’une fois. «Certains événements ont été montés en épingle», dit-elle. D’autres lacunes soulignées par l’équipe d’inspection devront être corrigées.

«On essaie de faire en sorte qu’une personne en phase terminale ait une chambre privée. Mais pour ça, il va falloir demander à un résidant hébergé dans ces chambres simples de déménager temporairement.»

Fait étonnant, les responsables de l’hôpital Jean-Talon ont affirmé qu’il n’avaient pas reçu le rapport final d’inspection alors qu’il avait été envoyé à La Presse cette semaine par le ministère de la Santé.

 

Katia Gagnon. « CHSLD : Encore des lacunes ». La Presse. 31 mars 2006. URL : http://www.cyberpresse.ca/.