Procès pour pédophilie à Angers

Franck V. reconnaît les faits, « sur mes enfants, c'est tout »

Premier prévenu à venir à la barre, il est accusé de 15 viols sur mineurs.
Par Jean-Pierre THIBAUDATpix
Angers envoyé spécial

Du premier jour, où avaient témoigné ses deux filles Marine et Inès, jusqu'au dernier ce lundi, où l'on a pu entendre son fils Vincent, né en septembre 1999, Franck V. a régulièrement bafoué les dires souvent difficiles des enfants. Les siens et ceux des autres, 45 victimes âgées de 6 mois à 12 ans au moment des faits. «C'est faux», répondait-il invariablement au président Eric Maréchal qui venait d'entendre, par vidéos ou CD-Rom interposés, un enfant parler de «zizi dans les fesses» ou de «lait pas bon». «J'ai jamais touché à mes trois petits», disait-il encore lundi.

Non, il n'aurait pas violé ses enfants ni, comme on l'accuse, Emma, Anne, Emilie, Yves, Romain et Julien (des jumeaux), Lucie, Boris, Benoît, Aurélie, Etienne et Nicolas. Non il n'aurait pas touché d'argent pour avoir «fourni» une trentaine d'enfants à des pédophiles, dont l'un sortait à peine de prison. Ces faits, Franck V., 35 ans, les avait reconnus lors de l'enquête. Mais depuis le début de ce procès monstre dans tous les sens du terme (commencé début mars, il doit s'achever en juillet), comme la plupart des 66 accusés, il nie tout ou presque.

Carcasse. Hier, c'était son heure. Il était le premier à venir s'expliquer à la barre sur les faits. Encadré de trois policiers, il s'avance, silhouette effilée, visage émacié, cheveux ras, pull rouge. Il écarte les bras, soutient sa carcasse en prenant appui sur la barre, ne sait trop quoi faire avec ses jambes. Le moment est crucial : dans son dos, 65 autres accusés le regardent, l'écoutent. Que va-t-il dire, lui qui ne sait ni lire ni écrire ?

Comme c'est l'usage, le président Eric Maréchal énumère les chefs d'accusations : 15 viols dont trois par ascendant, 18 agressions, corruption sur 23 mineurs et proxénétisme sur 31. «Vous pouvez répéter ?» commence Franck V. La voix est pâteuse, engluée. Il explique qu'il a pris des cachets «pour éviter de péter les plombs». Reconnaît-il certains faits ? «Ouais, ouais.» Lesquels ? «Sur mes enfants, c'est tout.» Cela sera sa première ligne de défense : reconnaître des attouchements sur ses propres enfants et de façon limitée : «Une fois.» Le président, tout en douceur : «Si vous avez décidé de jouer la carte de la sincérité, il faut la jouer jusqu'au bout.» «C'est pas facile de parler.»

Franck V. abat une seconde carte : il met en cause sa famille. Sa femme Patricia, sa tante et avant tout son père Philippe (qui l'a violé adolescent et a été condamné) : il dit l'avoir vu violer ses enfants sous ses yeux. Qu'est-ce qu'il a fait, votre père ? demande le président. «J'aime pas dire le mot. Je vais vous le dire plus direct : sucer.» Mais quand le président le ramène sur ses propres actes, Franck V. préfère parler de sa violence physique. «Il va falloir entrer dans le détail.» Il avoue des caresses, réfute les fellations et les sodomies attestées par de nombreux témoins. Et s'en tient là. Quand on l'interroge, par exemple, sur ses rapports avec Eric J. (pédophile notoire qui risque la perpétuité), il nie lui avoir fourni des enfants. Les enfants des autres, c'est sa femme qui les faisait venir. L'argent reçu en échange ? «On m'a jamais donné d'argent.» Il ne s'est rien passé chez lui ? «Non.»

Dénégations. Ainsi va l'audience confuse, empêtrée de déclarations contradictoires et de dénégations. Et, soudain, ces mots : «Il n'y a plus rien qui va. Plus rien.» Et sa voix se casse. «Vous avez peur de quoi ?», demande un avocat des parties civiles. «De tout. Même de moi-même.» Le président revient à la charge :

«Vous avez donné des noms, pourquoi vous vous êtes arrêté ?

­ (Silence.)

­ C'est le moment ou jamais, monsieur V.

­ Désolé, mais je ne répondrai pas à cette question.»

Voici madame D., accusée d'avoir livré ses enfants contre des colis alimentaires et d'avoir participé à des ébats. «Je ne sais plus», répète-t-elle, tremblante. Elle aussi parle de menace, comprend mal les questions. Petit à petit, finit par confirmer certains de ses dires durant l'enquête. Philippe D. (qui risque vingt ans pour plusieurs viols et est mis en cause par nombre d'accusés), lui, va jusqu'à hurler : «Je ne connais personne dans cette affaire.»«Les enfants sont emmurés dans un cachot, juge Me Fouquet, avocat des enfants V. La reconnaissance, c'est la clef du cachot. Le déni, c'est le tour de clef du cachot.» Hier, la porte a grincé dans ses gonds, elle est loin d'être ouverte.

« Je confirme que mon mari prostituait mes enfants »

Patricia M., la trésorière du réseau, est passée aux aveux hier à la barre.
Par Jean-Pierre THIBAUDAT

Fini les robes vertes pimpantes, avec son pull gris et son terne pantalon jogging, Patricia M. voudrait peut-être passer inaperçue. Mais sa corpulence le lui interdit. Elle pose ses deux avant-bras adipeux sur la barre et, d'une petite voix pleurnicharde, s'apprête à jouer son rôle favori : victime. L'interrogatoire sur les faits de Franck V. ­ son mari d'alors, celui qu'elle nomme désormais «mon ex» (ils ont divorcé pendant l'instruction) ou «monsieur» ­ venait de durer presque quatre jours (contre un initialement prévu) et s'était achevé lundi après-midi sur cette phrase : «Même moi, j'arrive pas à comprendre moi-même.»

Pas facile, en effet, de s'y retrouver pour les jurés de la cour d'assises du Maine-et-Loire qui, à Angers, doivent juger 66 personnes accusées à divers titres d'avoir abusé de 45 enfants. Franck et Patricia sont un des pivots du dossier. Lui, l'un des principaux violeurs, elle, la comptable des ébats auxquels elle aurait participé de temps à autre. Devant la cour, Franck a constamment minimisé les faits, revenant sur ses déclarations à la police et au juge d'instruction, propos souvent recoupés par les témoignages des autres accusés, le tout permettant de reconstituer une centaine de scènes de viols, partouzes et agressions où les enfants, âgés de quelques mois à 11 ans, étaient en première ligne.

Hochement de tête. Pendant l'instruction, Patricia M. a livré le nom de dix-huit enfants qui venaient à son domicile participer à des séances. Mais «madame machin truc» (la juge d'instruction qui l'interrogeait) a mal noté : «C'est des enfants qui venaient pour des anniversaires, des baptêmes, des Noëls.» Comme «monsieur», elle s'en tient au régime minceur : l'aveu minimum, reconnaissant ­ sanglots, Kleenex ­ avoir assisté à des scènes mettant en présence ses deux filles Marine et Inès, son fils Vincent, ainsi qu'Emma, une petite voisine qu'elle gardait souvent.

«Pourquoi il a fait ça ?» chuinte-elle. Le président Eric Maréchal lit une de ses déclarations : «Franck a pénétré Vincent dans l'anus et Philippe V. (le père de Franck) s'est masturbé sur Marine dans la chambre derrière le rideau.» Marine avait 4 ans, Vincent deux mois. «C'est ça, le "ça" ?», demande le président. Elle hoche verticalement la tête en soupirant. C'est la scène 46. Elle en reconnaîtra trois autres du même acabit où elle se donne son autre rôle favori : spectatrice. Donc passive (elle n'aurait jamais touché ses enfants, jamais fait l'amour devant eux...).

Autant de scènes mettant en cause les mêmes adultes : «Monsieur», Eric J. (un pédophile déjà condamné), Didier et Philippe R. «Quatre adultes qui abusent de quatre enfants, cela s'appelle comment ?», interroge le procureur Ivan Auriel. «Cela s'appelle des partouzes, des pénétrations», dit la bonne élève Patricia qui a appris ces deux mots au cours de ce procès ouvert début mars. Comme l'avait fait Franck V., Patricia M. va charger son entourage. Son mari : «Un alcoolique, toujours bourré, raide», un «chaud lapin» et un «faux jeton» qui la cognait et cognait les mômes. Et elle, une femme «cocue» qu'il livrait «sexuellement» à d'autres hommes. Elle charge aussi son beau-père, Jean-Claude M., qui l'a violée.

Mais il y a l'argent. «C'est moi qui savais compter», dit-elle. Son mari ne savait ni lire ni écrire. «Mon mari m'en remettait, je le mettais dans un petit sac à dos transparent qui appartenait à l'un de mes enfants.» D'où venait cet argent ? «Eric J... des fois c'était... je ne peux pas parler.»«Combien ?» insiste le président. «Ça dépendait des week-ends, de ce qu'ils avaient en poche.» Le père de Franck (qui reconnaît les faits) donnait aussi de l'argent. Le président ne demande pas à Patricia comment «ça» s'appelle. Le mot proxénétisme est difficile à dire. Elle se renferme. Se tait quand l'avocat général adjoint Philippe Toccanier l'interroge sur la présence d'hommes cagoulés dans la chambre de ses filles. «Ce n'est pas la peine d'insister», esquive-t-elle en minaudant. L'avocat général Ivan Auriel se lève, elle le regarde : «Vous encore moins !» C'est au tour de l'avocat de Franck, Me Rouiller. Il ouvre à peine la bouche : «Non, je ne répondrai pas à vos questions !» La salle (accusés, policiers, avocats, journalistes) finit par rire de ce comique de répétition. Elle aussi rit. Jusqu'au fou rire. Nerveux ?

Gloussements. Le président suscite quelques gloussements quand il précise que l'argent des séances avait servi, entre autres, à financer «un voyage de trois semaines en Mayenne». Là même où d'autres présumés pédophiles viennent d'être mis en examen dans un dossier qui ne serait pas étranger à celui d'Angers.

La nuit et sans doute son avocate, Me Monique Vimont, auront porté conseil. Hier à la barre, Patricia M. a livré d'autres noms d'enfants abusés chez elle : Lucie, Anne, Yves, Mathias, Benoît, Luc, Solange. Sodomisés, contraints à des fellations par des adultes dont elle donne aussi les noms, autres que les quatre susnommés. Ferme : «Je confirme que mon mari prostituait mes enfants.» Indignée : quand «ils» partaient, «ils donnaient quelque chose à monsieur». Pas à elle.

En fin d'après-midi, au milieu d'un flot de larmes ­ «sincères», croit deviner l'avocat général ­, le théâtre cède. Un peu. Patricia passe aux actes, les siens enfin. Elle avoue avoir enfoncé son doigt dans l'anus de sa fille cadette, scène décrite par son «ex» et qu'elle niait. Est-ce que sa fille criait ? «Oui. Elle disait d'arrêter.»

Les aveux réfléchis de «pouet-pouet camembert»pix

Philippe V. avait abusé de son fils, de sa fille, puis de ses petits-enfants.

Par Jean-Pierre THIBAUDAT
pixAngers envoyé spécial

Dans la famille V., Philippe c'est le grand-père. Quelques semaines après son fils Franck, c'était à son tour de s'expliquer vendredi devant la cour d'assises du Maine-et-Loire lors de ce procès-fleuve de la pédophilie ­ 66 accusés, 45 enfants victimes ­ qui, commencé en mars, doit s'achever fin juillet. A Angers, l'appartement HLM de Franck et de son épouse Patricia (désormais ex) est le lieu où se sont déroulées la plupart de la centaine de scènes reconstituées par le juge d'instruction en croisant les témoignages des adultes (s'accusant les uns les autres) et ceux des enfants. Angers n'est pas Outreau. Plusieurs accusés ont déjà été condamnés pour des faits de pédophilie.

Philippe V. avait sodomisé son fils Franck. Condamné à treize ans de réclusion en 1991, il est remis en liberté en 1998 et ne tarde pas à remettre ça. A la barre, il confirme avoir abusé par quatre fois de Marine, sa petite-fille, la fille aînée de Franck, celle qui l'appelait «pouet pouet camembert» car il en avait toujours un dans son sac. Par deux fois Marine a été sa victime dans son studio, une fois dans sa voiturette garée dans une allée de platanes. La dernière fois, c'était chez son fils, en son absence. Là, il aurait obligé Marine, 4 ans, à une fellation en présence de sa petite soeur Inès et de son petit frère Vincent, assis sur un clic-clac et regardant la télé : «J'ai demandé à Marine si elle avait déjà sucé. Elle a dit oui. Et elle a donné des noms : son père, Georges (R.), Eric (J.). »

Des aveux réfléchis : aucune des scènes dont il s'accuse ne met en cause d'autres adultes, et on ne compte qu'une victime : Marine. Des témoins décriront des partouzes avec adultes et enfants auxquelles il aurait participé, ils le décriront sodomisant Vincent, abusant d'Inès et d'autres enfants. Il nie : «Si j'en avais abusé d'autres, je le dirais. Je sais où je vais. Je risque perpète. Je le mérite. Je ne ferai pas appel, monsieur le président.» Incidemment, trente et un ans après, il avoue avoir obligé sa fille Lydia à des fellations lorsqu'elle avait 7 ans. Cette dernière, maigrelette, vêtue de rose et «déboussolée», comparaît libre pour non-dénonciation de mauvais traitements : le grand-père aurait aussi abusé de Martial, le fils de sa fille, âgé de 2 ans.

Margaret D. est aussi connue des tribunaux, c'est une copine d'école de Franck V. En 1996, elle a été condamnée à deux ans de réclusion pour violence sur des mineurs (âgées de 4 et 5 ans et demi), ­ elle avait, par exemple, contraint une fillette à boire son urine. En prison, elle a accouché d'un enfant qui lui a été vite retiré. Elle ne sait pas «s'il est encore vivant», mais «celui-là je l'ai pas tué», dit-elle, contrairement à ses jumelles qu'elle a perdues enceinte de sept mois et qu'elle dit avoir «tuées». Le président Eric Maréchal laisse dire. Durant l'instruction, les accusés avaient fait une description précise de scènes, corroborée par d'autres. Devant la barre, les mémoires s'effilochent. C'était le cas jeudi pour Margaret. «Pour Boris, c'est pas faux», finit-elle par admettre. Boris, c'est le fils de son mari, Philippe D. qui, petit vieux avant l'âge (44 ans) et calvitie précoce, vient de regagner sa place après avoir avoué, en tortillant et en soufflant, avoir, entre autres, sodomisé Marine et Inès, les deux filles de Franck et Patricia. Ce soir, à la prison de Nantes, il se retrouvera dans une cellule avec Jacky H., un autre accusé, dont il aurait, selon certains témoignages, violé la fille, ce qu'il nie.

Margaret D. louvoie. On l'accuse d'avoir emmené le petit Boris chez Franck et Patricia pour qu'on abuse de lui contre de l'argent. Proxénétisme, donc. «C'est pas une grosse pile que j'ai prise», et «pour moi, pas pour Boris», minimise-t-elle. «Etes-vous sûre d'avoir dit toute la vérité ?» demande une avocate des enfants. «Non, pas assez.» Elle reconnaîtra avoir reçu de l'argent, 400 francs (60 euros) par semaine, «Patricia marquait dans un cahier». Elle ne nie plus avoir participé à des ébats avec adultes et enfants. Dans son jogging noir à bandes rouges, Margaret regagne lourdement sa place.

C'est au tour de Moïse C. Il parle de «pédophilis» et il sait de quoi il parle. En 2003, il a été condamné à douze ans de réclusion pour viols sur mineurs, en 2004 à deux ans pour agressions sexuelles sur mineurs. Comme d'autres avant lui, Moïse C. a décidé de tout nier jusqu'à l'absurde : il ne connaîtrait pas Franck et Patricia. Le président énumère. Scène 90 : dans l'appartement du couple, il aurait violé Marine et Inès. Scène 91, il aurait imposé une fellation au jeune Nicolas. A l'en croire, cet homme tassé, reconnu comme travailleur handicapé en 1989, aurait été deux ans plus tard éleveur de vaches dans le Kentucky, mais quand on lui demande quelle langue il parlait, il refuse de réponse. Il est sous curatelle depuis 2001. A toute accusation il répond : «C'est pas vrai.» Même quand Franck B. ou Georges R. (qui a avoué la semaine dernière avoir violé ses filles et être un «monstre») réitèrent leurs accusations. Même quand le président lui rappelle que des enfants l'ont reconnu sur photo. Franck et Patricia, comme d'autres, disent ne pas le connaître. Une stratégie mise au point à la maison d'arrêt de Nantes où les hommes retournent chaque soir ? A la barre, certains accusés parlent de «menaces». «J'te maratte si tu me caves», aurait-on menacé Moïse C. qui traduit lui-même : «Si tu mouchardes, t'es mort.»

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